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Petite nouvelle médiévale
La prophétie de Théodeline.
1
Elle courait de toutes ses forces, mais ses sabots trop neufs la gênaient dans sa fuite. Dans sa menotte, Théodeline, haletante, serrait un petit sac en toile de jute et de l’autre main, tenait relevé sa chainse* trop longue, par-dessus laquelle un vieux morceau de laine, gris à force du temps, lui tenait lieu de mantelet.* Derrière elle, l’homme se rapprochait. Bien qu’assez âgé, il était fort ingambe et sa figure furieuse ne laissait présager aucune amitié.
— Du diable s’il me rattrape !
Il grêlait. Sur les pavés de la ruelle Robec, les souliers de la fillette venaient de glisser. Elle chuta brutalement et jura :
— Sang-dieu !
Le poursuiveur la rejoignit et attrapa le morceau de laine au moment où Théodeline se relevait prestement Comme le mantelet n’était retenu que par un mince fil de chanvre, il lui resta dans la main. L’homme vociféra :
— Par la Malemort, je t’aurai, vilaine godinette* !
La fillette, fluette et leste, sauta le ruisseau, et disparut en boitillant dans le dédale des maisons serrées les unes aux autres.
L’homme s’arrêta, décontenancé. L’odeur des teintures qui agressait les narines, les mines patibulaires des artisans debout sur les pas des portes, le dissuadèrent de poursuivre la donzelle. Le quartier était celui des teinturiers, mais aussi des tisserands dont Théodeline était issue. Ici, on protégeait la marmaille et pas qu’un peu ! Un homme qui poursuivait une enfantelette à la brune*, c'était forcément un truand !
Il jeta rageusement le mantelet dans l’eau du Robec et entreprit de rebrousser chemin.
À cause de son couvre-chef en peau de goupil, il paraissait homme de bon goût. De sa fenêtre, Gandelin, qui avait suivi la scène et ne supportait point les riches, le compissa. Pour un des siens, il fallait bien marquer le coup : l’endroit était réservé aux travailleurs, pas aux bourgeois*. Tandis que l’indésirable pestait et jurait, une voix perçante claironna :
— Messire, messire ! Voilà votre précieux !
Il n’était point messire, il tomba dans le piège et se retourna : le sac de jute qu’il voulait récupérer coûte que coûte l’atteignit violemment en plein visage.
Un rire d’enfant, moqueur, illumina la rue qui s’assombrissait : vêpres approchaient. Estourbi, il eut quand même la force d’ouvrir le paquet : dedans, un morceau de cuir protégeait…un caillou. Il dû se rendre à l’évidence : le petit coffret en ivoire dont il était le dépositaire, avait été remplacé par une vulgaire roche de rivière. Bovert rageait : à chaque fois qu’il venait en Normandie, malaventure lui arrivait !
Il haïssait Rouen, cette ville prétentieuse qui ne devait sa richesse qu’aux Vikings, en somme. Il lui fallait à tout prix recouvrer son bien, qu’il destinait précisément à Mathilde, épouse du duc Guillaume II, afin d’obtenir justice pour une grave histoire d’éviction* que personne n’était arrivé à solder. Ce cadeau était unique, en faire copie était impossible sans posséder un savoir d’une des sciences essentielles du quadrivrium* : l’astronomie. Il frotta la bosse qui ornait son front et s’en revint vers son logis, l’auberge de Ruben, tenue par un petit Juif forcément opulent et de ce fait, aimable. La chambre revenait cher, mais Bovert avait prévu une bourse débordant de deniers, son voyage était d’importance et plus encore le cadeau destiné à la Duchesse. Hélas, l’objet venait bel et bien de lui être soustrait par une morveuse fort agile. Il n’avait rien senti, ni les mains fouillant sa besace, ni le remugle indigne, il n’avait même pas entendu approcher les petits sabots. Seule une passante avait beuglé :
— Ah, la petite voleuse ! La gueuse ! Là, derrière vous, pauvre niais !
Il s’était vivement retourné avant d’apercevoir le sac de jute fuyant en mauvaise compagnie. La course, les odeurs, la honte d'être compissé, tout cela l’avait fatigué. Avant de penser à la mangeaille et au dormir, il lui fallait trouver moyen de récupérer ledit paquet. Un vin bien chaud lui ouvrirait certainement l’esprit, qu’il avait embrouillé par la colère. Il demanda à l’aubergiste de lui monter son repas dans la chambre, boisson chaude comprise. Il lui fallait être seul. Il se déshabilla à contrecœur, l'odeur d'urine imprégnait ses habits qu'il mit à sécher devant le feu. Il pesta jusqu'à ce que la femme de l'aubergiste lui apportât son dîner. La liqueur rubis ne lui ouvrit que les bras de Morphée. Il n’eut point le temps de goûter au morceau trop blanc d’une poularde, il s’affaissa sur son lit et ronfla bruyamment jusqu’au lendemain.
2
À Rouen, la Mère Thérèse-Marie affirmait que Théodeline était la pire oblate* qu'on eût pu confier à son prieuré, Notre-Dame-des-Prés. Ce n'était pas l'avis des sœurs, qui toutefois, se rangeaient aux côtés de leur supérieure, pour n'être point privées du manger et du boire. La petite était arrivée un soir, serrant la main d'une femme qui semblait être sa nourrice. Il avait fallu ruser pour qu'elle consentît à la lâcher et la faim qui tenaillait son corps fut victorieuse : elle engloutit silencieusement le morceau de pain brun qu'on lui tendait pour l'amadouer. L'enfant, qui avait cinq ans, se révéla, peu à peu, un petit prodige d'érudition et su lire le latin presque aussi parfaitement que la sœur qui le lui enseignait. Déjà habile tisserande, la petite, un peu sibylle, avait de grands yeux noirs qui fouillaient l'âme et dans son regard, on se sentait parfois fautif de péchés non commis. La Mère Prieure tenait ses gens avec grande autorité, mais elle haïssait Theodeline, la petite s'était déjà enfuie par sept fois, et par sept fois, on l'avait retrouvée dans le quartier des tisserands. On ignorait qu'elle dépensait son temps dans la crypte de la cathédrale, dévorant missels, correspondances amoureuses, traités de guerre, Apocalypse biblique, tout ce qu'elle trouvait en ville, au marché, à portée d'étals ou dans la bibliothèque du prieuré dont elle détenait indûment une clef. Elle se posait sous la belle lumière de la vitrerie*, lisait jusqu'au crépuscule et rentrait par la rue de Robec, de laquelle elle avait souvenirs d'une enfance presque heureuse.
Quand on la retrouvait, ramenée de force, elle s'enfermait alors dans un mutisme qu'elle ne rompait que pour lire certains textes à haute voix, durant la messe : elle le faisait mieux que quiconque et en l'écoutant, la Mère Prieure s'agaçait. Elle avait même songé à se séparer de la petite – ce qui était interdit par l’Église –, cette orpheline lui faisait de l'ombre. Chacune des sœurs venait régulièrement la consulter pour une lecture, une traduction, un point de broderie, un écrit, ce qui était contraire au rôle qu'elles devaient tenir envers une oblate. Vers sa neuvième année, Theodeline avait dérobé à un pieds-poudreux*, qui pérorait dans la vieille ville, un livre, traité de pensées philosophiques, qu'elle avait dévoré sans trop en comprendre le sens. La Mère le lui avait confisqué, sous prétexte que seul le Malin pouvait avoir inspiré le texte.
— Le Malin, le Malin, elle n'a que cela à la bouche, à croire qu'il est de sa famille !
Elle avait recommencé son larcin, avec comme butin, cette fois, un livret de taille moyenne, écrit de la main du moine Ekkehart et relatant l'histoire de Waltharius, dans un sublime poème épique en latin. Elle l'avait tant aimé qu'elle l'avait relu au moins onze fois. Aujourd'hui, le petit livre qu'elle venait d' «acquérir» était d'une tout autre nature, et lorsqu'elle quitta prudemment la rue de Robec ce soir-là, ce fut pour rentrer d'elle-même au prieuré, sans négliger toutefois de cacher le coffret en ivoire sculpté qui contenait ce petit trésor. Le peu qu'elle en avait vu l'avait émerveillée. Cette fois, contiendrait-il quelque chose de nouveau dont elle pourrait se servir, pour s'affranchir des Sœurs de Notre-Dame-des-Prés, et pour libérer ses frères aînés de la main du tisserand qui les tenait en esclaves ? C'était vers eux que ses pensées se tournaient à chaque fois qu'elle fuyait le prieuré. Elle leur apportait quelques douceurs, fruits secs, miel, noix et noisettes, dont elle prélevait délicatement, dans le cellier outrageusement garni, quelques grammes chaque jour, jusqu'au au moment où elle allait les voir. La route était assez longue, depuis le côté gauche du fleuve, jusqu'à la rue Robec, mais elle aimait tremper ses pieds, vers l'été, dans le ruisseau éponyme. Et puis ses frères lui étaient si précieux !
Comme elle rentrait par le jardin, elle enfouit le précieux dans une touffe d'orties : la voleuse avait peur d'être volée.
Le lendemain, après un réveil en fanfare, car c'était jour d’Épiphanie, la gamine, qui allait bien sur ses onze ans, déjeuna d’œufs et de haricots de la veille et se dirigea benoîtement vers le jardin. Personne ne lui prêta attention, la fête occupait tous les esprits. Il avait neigé ; bonheur ! Elle se piqua les mains au contact des orties, en retira le paquet, l'ouvrit. Le soleil joua sur les pierres rouges et vertes serties dans la couverture du petit livre : elle pourrait le vendre une fortune ! Mais les amoureux des livres sont ainsi faits : seul le contenu de l'ouvrage a une valeur inestimable.
Elle déchiffra aisément le titre :
Astrologie cométaire d'Avienus
— Seigneur Dieu ! Mon plus grand rêve !
Elle su immédiatement que cette année-là, sa vie et celle de ses frères changeraient, que le contenu du livre lui ouvrirait des portes qui lui paraissaient fermées à tout jamais, Cette forte intuition lui donna des frissons. Serrant l'opuscule dans la poche de son tablier, elle rentra dans la grande salle se réchauffer les mains devant le feu, y alluma un bout de chandelle emprunté à la chapelle du lieu, retourna dans sa chambrette. Elle fut étonnée de ne croiser personne, mais se rappela que les laudes duraient davantage en ce jour saint.
Elle bloqua la porte de la cellule avec son lit et se mit à lire. C'était un traité d'astrologie, qui mentionnait le parcours des plus grandes étoiles que l'on croyait imaginaires : les comètes. Et dans cette lecture, il n'était point question de légende !
3
Le mois des purifications mourait doucement. Mars le suivait, rempli de sève. Dans la cathédrale de Rouen, l’observateur averti aurait pu, s’il disposait de patience, apercevoir, dans l’une des travées de la crypte, presque caché derrière un banc de chêne, un petit tas de chiffons qui parfois semblait animé. C’était Théodeline qui, profitant de la lumière qu’offrait la vitrerie et de la tranquillité de l’endroit, tournait très lentement, de ses doigts sales, un livre si petit qu’il tenait dans une main.
En s’approchant alors un peu, il aurait vu briller les yeux de la fillette, sa bouche entrouverte, son index poursuivant, une après une, les lettres en latin. S’il avait été invisible, nul doute qu’en mettant son visage tout près de l’ouvrage, le titre, autant que la facture de l’objet l’eurent surpris. Mais il n'y avait personne ce jour-là dans la crypte et la fillette, plus que jamais, lisait et relisait le traité d'Avienus, jusqu'à ce que, de compréhension, son esprit s'illumine. Elle tenait enfin son moment de gloire, qui se traduirait, sans coup férir, en écus sonnants et trébuchants. Elle relisait avec délectation :
vienet tempus quo caeclum arsil
Voici venir le temps où le ciel flambera
Au troisième jour du troisième mois de l’an 1066 de l’incarnation du Seigneur, Théodeline se
présenta devant la cathédrale de Rouen. Il y avait foule, compacte, malodorante. Le corps de Rollon, le grand Viking, allait être transféré dans la crypte du somptueux édifice. C'était ordre du Duc de Normandie, qui serait présent avec son épouse, accompagné des gens d’Église dont le supérieur était Maurille, l'archevêque de Rouen. La fillette était fort embêtée, car se faire voir – et entendre – de ces têtes diversement couronnées, relevait de la gageure.
— Peu m’en chaut ! Je trouverai le moyen d’interpeller le Bâtard*. Je monterai dans la tribune, en haut de l'abside, c’est ma seule chance.
Ce ne serait pas la première fois qu'elle se retrouverait dans cet étroit couloir qui surplombait l'autel. Il lui était arrivé, par jeu, de proférer des malédictions en latin, du haut de l'abside, ce qui avait provoqué, à chaque fois, une terreur justifiée des grenouilles de bénitier qui se trouvaient en prières à ce moment-là. Sa voix aiguë portait loin. La nouvelle qu'elle annoncerait aux Majestés serait entendue et bien entendue ! Comment faire autrement ? Elle n'avait ni sang, ni blason. Il fallait simplement qu'elle signe son message : Théodeline du prieuré Notre-Dame-des-Prés.
Se faufilant sur le côté droit de l'église, elle pénétra dans le lieu, emprunta le petit escalier grinçant qui menait à la tribune. Il était temps : en face d'elle, le cortège pénétrait dans le narthex. La fillette possédait fort caractère, mais se retrouva intimidée devant tant de magnificence. La Mathilde était d'une beauté rare, le Duc l'était moins. Leurs Majestés firent une halte dans le chœur afin de laisser passer le cercueil de Rollon, que l'on posa devant l'autel, sur un catafalque habillé de blanc. L'archevêque de Rouen se mit en place. Il allait prononcer l'oraison funèbre lorsqu'une voix presque angélique et chantante l'interrompit :
Quand Aprilus viendra,
L'astre chevelu s'éveillera,
Voici le temps ou le ciel flambera
Trois jours et trois nuits, la Terre illuminera
Et la comète en feu, le monde effrayera.
Un murmure de stupéfaction se fit entendre et la foule, interdite et craintive, s'attendait à quelque manifestation céleste. Il n'y en eut point.
L'archevêque, interloqué, émergea de son trouble :
— Qui es-tu, esprit du Diable, pour parler de la sorte en ces lieux bénits* ?
Théodeline, cachée derrière une des colonnes de la tribune, n'en menait pas large. Il ne fallait pas se laisser intimider et délivrer le message. Elle poursuivit en haussant la voix :
Octobre verra Guillaume grand vainqueur,
Mathilde sera reine au jour de la Nativité.
Le tumulte se faisait de plus en plus puissant, Maurille ordonna à un de ses garçons de messe de monter à la tribune :
— Arrêtez-moi cette maudite !
Les pas se rapprochaient, la petite sibylle disparut de l'autre côté de la tribune, non sans avoir lancé :
— C'est moi Théodeline, de Notre-Dame-des-Prés !
La duchesse Mathilde, fort agacée, se tourna brusquement vers Guillaume :
— N'est-ce point moi qui ai fait ériger ce prieuré ? La Mère Thérèse-Marie saura bien vite nous livrer celle qui a osé interrompre l'office dédié à Rollon,
Mais son époux, ravi par la prédiction, lui fit comprendre qu'il fallait bien attendre avril, qui était si proche, puis octobre et décembre, que cette voix n'était peut-être que folie et billevesées, mais qu'il eut été plus judicieux de voir si accomplissement il y aurait.
— S'il advenait que ces annonciations fussent justifiées, il sera toujours temps d'agir sagement.
Mathilde savait à quel point son époux désirait prendre l'Angleterre au roi Godwinson. Il rêvait de Westminster, elle aussi, alors elle ne dit mot et se rangea de son côté tandis que, funèbre et compassée, la cérémonie reprenait.
4
Au début du mois d'avril, la nuit se para d'une nouvelle étoile, qui grossissait en se rapprochant de la Terre, éclairant le ciel en son entier. Une terreur s'empara des habitants et affolés, forcément coupables, ils entreprirent de se répandre en contritions, en confessions, en génuflexions de toute sorte.
Frappée d'admiration devant l'astre flamboyant et devant la prédiction qui s'avérait, la duchesse de Normandie envoya quérir la Théodeline. Quoi qu’il arrive, elle la voulait voir. Il fallait que la petite parlât, lui expliquât. Elle demanda de lui donner bourse remplie afin que la fillette comprît qu'on n'allait point la tourmenter. On retrouva l'oblate chez une famille de la rue-aux-juifs, elle fut conduite à la Tour du palais ducal.
En octobre, Guillaume de Normandie gagna la bataille d'Hastings, au grand dam du roi Godwinson*.
Le 25 décembre suivant, à Noël, Mathilde fut sacrée reine d'Angleterre aux côtés de son époux. Elle rebaptisa le prieuré de Rouen du nom de Bonne-Nouvelle, en guise de remerciements à Théodeline, qu'elle tint dès lors en grande amitié. Lorsque Odon de Bayeux voulut faire broder une tapisserie à la gloire de son frère, désormais roi d'Angleterre, ce fut évidemment à la jeune fille, qui tenait ses douze ans, que fut confié le soin de broder la comète miraculeuse.
Jamais Théodeline ne fit mention du petit livre qui lui avait permis de prophétiser, personne ne sut que l'astre revenait visiter la Terre de long temps en long temps. Ses frères, enfin libres d'aller, achetèrent boutique et tinrent commerce.
La Reine la voulut auprès d'elle comme brodeuse. Théodeline, hardie, lui déroba une besace pleine de livres et s'en retourna à Rouen. L'Angleterre, décidément, ne lui plaisait pas.
Note de l'auteure
Le manuscrit « Astrologie cométaire d'Avénius » semble avoir été écrit par un certain « Astronomus », qui est sans doute un pseudonyme. Il annonce la comète de 1066, à qui Halley donnera son nom.
Le météore a paru en avril 1066, très près de la Terre. Son noyau était d'une brillance extraordinaire et le ciel en fut illuminé durant quelques nuits. Sa chevelure de gaz et de poussière couvrait un quart du firmament. Ce fut un spectacle fascinant et subjuguant, à une époque où il n'y avait pas de pollution lumineuse. Personne n'aurait pu ignorer le phénomène.
La comète apparaît sur la tapisserie de Bayeux, visible au musée de...Bayeux !
Chainse : long vêtement porté par-dessus la chemise
Mantelet : petite cape
Godinette : dépravée
Brune : tombée de la nuit
Bourgeois : vivant du commerce et autonome financièrement
Éviction : dépossession d'un bien par sentence
Quadrivrium : enseignement de quatre sciences arithmétiques, mathématiques, géométrie, astronomique
Oblat(e) : enfant confié(e) à un couvent ou monastère pour y être instruit(e)
Vitrerie : vitrail ancien sans décoration particulière
Pieds-poudreux : colporteur, vendeur itinérant
Le Bâtard : surnom de Guillaume le conquérant, issu d'un roi mais d'une mère fille de tanneur.
Bénits : qui a reçu la bénédictions d'hommes de Dieu. Ex : du pain bénit.
Godwinson : dernier roi anglo-saxon d'Angleterre vaincu par Guillaume le Conquérant

La comète dite de Halley brodée sur la tapisserie de Bayeux, après son passage en avril 1066.
Une nouvelle en alexandrin
Le thème était le voyage, il a été écrit pour un concours, je n'ai pas gagné. Et peu importe, je vous le fais lire :
Le voyage Alexandrin
Aden marchait, songeur, enfant du Blanc désert.
La nuit était tombée, le froid était monté
Du plus profond du sol parsemé de calcaire.
L'endroit épouvantait par son aridité...
Aden n'était pas seul, cause de son jeune âge,
Vingt hommes cheminaient, poussés par la frayeur.
Les esprits déjà vifs, les peaux et les visages
Usés par le soleil et le vent et la peur.
Harassés mais tenaces, ils allaient, sans un mot,
Tenant entre leurs bras et leurs mains épuisés,
Une besace, une gourde, les pans de leur manteau.
Les montures suivaient, lourdes, le dos chargé.
Avant que le jour naisse, il fallait avancer,
Avant que la fournaise ne les mette à genoux
Et que, férocement, morde l'astre doré
Qui, distillant la vie, laissait à demi-fous.
Ils fuyaient pressément le village des aïeux
Qui les avait vu naître, sourire et puis grandir,
Y laissant sœurs et pères, abandonnant les cieux
Sous lesquels aujourd'hui, leurs mères allaient mourir…
Aden réfléchissait, l’âme en peine, poings serrés :
Ce mal mystérieux qui décimait les siens,
Il n'y avait que lui qui pouvait l’arrêter !
Le remède se trouvait chez les dieux égyptiens.
La prophétie disait, qu'un jour ou qu'une nuit,
L’enfant qui le premier, reconnaissait l’oracle
Caché parmi cent autres et dans la terre, enfoui,
Serait celui qui doit accomplir le miracle.
— Rejoins à lune pleine, le port d'Alexandrie.
Tes armes et ton audace, ta force, ton courage,
Lui avait dit sa mère au visage attendri,
Feront sans hésiter le plus beau des bagages.
Ne va pas au-delà, reste devant les flots
Et adresse à Horus la prière essentielle.
Va, mon fils, va Aden, avant que le chaos
Ne sacrifie les tiens par une mort cruelle.
Il lui fallait partir et faire ce voyage
Vers la mer si lointaine, inconnue aujourd’hui.
Le mal gagnait déjà la moitié du village…
Il lui faudrait des jours, il lui faudrait des nuits,
Pour que la terre d’Horus s’étirât sous ses yeux.
Évitant au jeune homme de multiples dangers,
Ses compagnons de route, aguerris, mais anxieux
N’avaient pour seule mission que de le protéger.
Darius était jaloux, enviant sa destinée.
Malheureux que son fils n’ait point été choisi,
Il ourdissait un plan afin de l’évincer,
Sans penser un instant à sauver sa patrie.
Il surveillait sans cesse l’enfant et sa besace,
Dans laquelle, précieux, était placé l’oracle.
Au loin on pouvait voir, du Doigt de Dieu, la place :
Il fallait en ce lieu, repérer un obstacle !
Égarer le petit, et que de soif il meure,
Et enfin lui voler l’amulette d’argent ?
Comment agir dans l’ombre, être le grand vainqueur
Qui serait honoré de retour dans son clan ?
Au pied de ces rochers, immenses et séculaires
La troupe s’arrêta, et profitant de l’ombre,
Ils firent chiche repas et se désaltérèrent.
Darius fomentait et de son regard sombre,
Observait le jeune homme qui semblait fatigué.
— Prends donc mon tagelmusts 1, repose-toi un peu,
Pose-le sur la roche, fais-en un oreiller,
Endors-toi, lui dit-il sur un ton doucereux.
1 Turban que portent les hommes du désert
Aden avait douze ans, mais son âme cent-onze.
Il savait lire, des hommes, l’honneur ou la noirceur.
Attristé, il scrutait le visage de bronze
Qui le voulait trahir. Cet homme était menteur…
Serrant contre son cœur sa besace de cuir,
Il refuse poliment : il n’en a point besoin,
Se tenant sur ses gardes et décidé à fuir.
De ce trésor qu’il porte, il doit prendre grand soin.
Après avoir quitté le champignon de pierre
Que, dans le désert Blanc, on nomme Doigt de Dieu,
(On dit que sur la Terre, exauçant leurs prières,
Ceci était, du Ciel, un signe merveilleux
Qui, leur montrant la voie, guidait les voyageurs
Affamés, assoiffés, perdus dans le désert.)
Aden se rapprocha de Seref, le meneur,
Lui fit part de ses doutes : Darius, adversaire
Avait sombre dessein et voulait entraver
Le voyage qu’avait prédit la prophétie.
Satisfaire son orgueil, sans doute dérober
Le talisman sacré, attenter à sa vie…
Et Seref répondit : il faut donc se hâter,
Avant que ce serpent n’use de sa morsure.
La lune grossissait, il ne faudrait tarder.
Les hommes s’enhardirent, pressèrent leur monture.
Darius, loin derrière, se réjouit en son cœur,
Le piège était trouvé : s’emparer de l’objet,
Et faire volte-face, même sous la chaleur,
En un galop sauvage. Et tout à son projet,
Il calculait le risque : « les vivres diminuaient,
L’eau viendrait à manquer après le désert Blanc,
Bosses vides et fourbus, les chameaux ne sauraient
Tenir une chevauchée sous le feu accablant.
La lune serait pleine, Aden devait prier,
Impossible à la troupe de faire marche arrière… »
Le hasard en allait autrement décider.
Sa monture soudain, tire sur les lanières,
S’agite et se sépare des autres congénères,
Fait jaillir son urine. Darius, irrité,
Crache sur l’animal, le frappe et le lacère.
La chamelle désirant être enfin fécondée
Le jette à bas soudain et s’enfuit loin devant.
L’homme fut laissé au sol, car Seref désirait
Précipiter la course, puisque dans peu de temps
À l’acmé de sa gloire, Dame lune brillerait.
Loin derrière, Darius dépourvu de monture,
Les voyant s’éloigner, se perdait en remords.
Pas de vivres, plus d’eau, ce serait à coups sûrs,
La souffrance, les brûlures et puis surtout la mort.
Les dieux, dans leur bonté, lui donnèrent un abri :
Des nomades passant lui offrirent une tente,
Un peu de viande sèche, de l’eau et des biscuits.
Et, espérant les siens, il supporta l’attente…
Le moment approchait. Là-bas dans le lointain,
Majestueux, rayonnait le phare d’Alexandrie.
La victoire était proche, le dénouement certain,
La joie envahissait peu à peu les esprits.
Ce périple éprouvant sous l’ardeur du dieu Rê,
Le traître Darius, la douleur du voyage,
N’étaient que souvenirs. Aden, joyeux, courait
Oublieux des tourments, - insouciance de l’âge -
Vers l’immensité bleue, cette chose incroyable
Que jamais de leurs yeux, ces hommes n’avaient vue.
Et quand ils furent si près, les pieds dedans le sable,
L’eau révéla alors sa beauté absolue.
S’exclamant de surprise, s’éclaboussant l’un l’autre,
Les hommes se délassaient, savourant leur bravoure.
Ils dressèrent les tentes, dînèrent de pain d’épeautre
Et pendant qu’ils dormaient, ils rêvaient au retour.
Alors comme une mère, Séléné apparut
Montrant son ventre plein et porteur de promesses.
Le meneur, qui veillait, se leva et couru
Pour réveiller l’enfant avec délicatesse.
Au-devant de la mer, Aden s’agenouilla
En implorant Horus, le dieu des guérisons,
Lui tendant l’amulette d’où jaillit un éclat :
— Fils, je t’ai entendu, retourne à la maison.
C’est au petit matin que la troupe s’ébranla,
Les chameaux rassasiés. Les hommes pleins d’ardeur
Célébraient le miracle. Aden les consulta :
Il faudra pardonner, Darius est fauteur,
Qu’importent ses désirs ? Ramenons-le chez nous
Puisque Horus accorda aux nôtres, la guérison.
Darius, dans le désert, se jeta à genoux.
— Relève-toi, ami, tu as notre pardon.
Là-bas dans le village, la vie se réveillait :
Les mères chantonnaient, les enfants babillaient.
Le malheur n’était plus, les pères bâtissaient.
Déjà, du désert Blanc, les hommes revenaient.
Mais dans les yeux d’Aden, le bleu des flots, tenace
Lui avait dans le cœur, gravé le goût du large...
Vers le bassin du Tigre, de l’Euphrate ou Damas,
Oui ! Un jour il ferait un bien plus grand voyage !
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